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Kinésithérapie · Manon 6 min de lecture

Entorses de cheville : l'instabilité chronique, un défi clinique

L'entorse latérale de cheville est l'un des motifs les plus banals au cabinet — et l'un des plus sous-traités. Chez une part importante des patients, elle laisse une instabilité chronique : dérobements, récidives, appréhension. Comprendre le modèle mécanique/fonctionnel et miser sur la rééducation neuromusculaire, c'est là que le kiné change la trajectoire.

Un problème de santé publique sous-estimé

Réponse directe : l'entorse de cheville n'est pas un incident anodin qui « guérit tout seul ». Sa complication la plus fréquente, l'instabilité chronique, est aussi la plus négligée.

L'entorse latérale de cheville figure parmi les blessures musculo-squelettiques les plus courantes, sportives comme quotidiennes. Le problème n'est pas tant l'épisode aigu que sa tendance à se répéter. Selon l'épidémiologie publiée dans le Journal of Athletic Training (Herzog et al., 2019), le taux de récidive peut atteindre 80 % dans les sports à haut risque, et 32 à 74 % des personnes ayant déjà fait une entorse conservent des symptômes résiduels, des récidives ou une instabilité perçue.

Résultat : l'instabilité chronique de cheville (CAI) touche environ 25 % de la population générale (fourchette 7 à 53 % selon les études), et jusqu'à 46 % des sujets ayant un antécédent d'entorse (fourchette 9 à 76 %), d'après la revue systématique parue dans le Journal of Foot and Ankle Research (2021). Ces écarts s'expliquent par les critères retenus : en appliquant strictement les critères d'inclusion et d'exclusion de l'International Ankle Consortium, la prévalence tombe à 10 %.

Instabilité mécanique ou fonctionnelle ?

Réponse directe : deux mécanismes coexistent souvent. Distinguer laxité ligamentaire et déficit du contrôle neuromusculaire oriente toute la rééducation.

Le cadre de référence reste le modèle de Hertel, affiné en 2019 (Hertel & Corbett, An Updated Model of Chronic Ankle Instability). Il distingue deux composantes en interaction :

Type d'instabilitéCe qui est en cause
MécaniquePerte des contraintes anatomiques : laxité ligamentaire objectivable, arthrocinématique altérée, changements dégénératifs.
FonctionnelleDéficits de proprioception, de contrôle neuromusculaire et postural et de force — sans laxité augmentée. Sensation subjective de dérobement.

Ces deux instabilités forment un continuum : la récidive survient surtout lorsqu'elles coexistent. C'est aussi pourquoi la définition de l'International Ankle Consortium (position statement, JOSPT 2013) est clinique et non purement radiologique : la CAI se caractérise par une entorse significative et/ou des entorses récidivantes, et/ou un sentiment d'instabilité, et/ou des épisodes de giving way (dérobement) survenus au moins deux fois au cours des six derniers mois. Un test de laxité négatif n'exclut donc pas le diagnostic.

La rééducation neuromusculaire : que dit la preuve ?

Réponse directe : le balance training et le travail neuromusculaire améliorent l'équilibre et la fonction. L'association avec le renforcement donne les meilleurs résultats.

C'est le versant fonctionnel qui répond le mieux à la rééducation active. Les revues systématiques et méta-analyses récentes (2024) convergent : les exercices d'équilibre et de proprioception améliorent significativement l'équilibre dynamique et les scores rapportés par le patient — Star Excursion Balance Test (SEBT), Cumberland Ankle Instability Tool (CAIT) et Foot and Ankle Ability Measure (FAAM).

Points clés pour la pratique :

À retenir

  • Dépister systématiquement l'instabilité résiduelle après une entorse : interroger les dérobements et récidives des 6 derniers mois (critères IAC), pas seulement la laxité.
  • Raisonner mécanique + fonctionnel : un examen ligamentaire normal n'exclut pas une CAI fonctionnelle relevant de la rééducation.
  • Prioriser le neuromusculaire : balance training + renforcement, dosé et progressif, sur plusieurs semaines.
  • Objectiver avec des outils validés (CAIT, FAAM, SEBT) pour suivre les progrès et ajuster la charge.
  • Prévenir la récidive est l'enjeu : l'instabilité chronique s'installe faute de rééducation active suffisante après le premier épisode.

Reste la question de la dose et de la contention. Le strapping et l'orthèse ont une place transitoire, mais ils ne remplacent pas le travail actif — un débat que nous avons détaillé côté strapping de cheville. Et comme pour toute rééducation de l'appareil locomoteur, la logique de dose d'exercice suffisante et progressive prime sur la modalité choisie. Face à des chiffres qui varient d'une étude à l'autre, savoir lire le niveau de preuve reste le meilleur garde-fou du clinicien.


Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'instabilité chronique de cheville (CAI) ?

C'est la persistance, plus d'un an après une entorse latérale, de dérobements répétés, d'entorses récidivantes et/ou d'un sentiment d'instabilité. L'International Ankle Consortium retient au moins deux épisodes de dérobement (giving way) au cours des six derniers mois, associés à une instabilité perçue.

Quel est le risque de chronicité après une entorse ?

Le récidivisme est élevé : jusqu'à 80 % dans les sports à haut risque. Selon les revues, 32 à 74 % des personnes ayant déjà fait une entorse gardent des symptômes résiduels, des récidives ou une instabilité perçue. La prévalence de la CAI chez les sujets ayant un antécédent d'entorse est d'environ 46 % (9 à 76 % selon les études).

Quelle différence entre instabilité mécanique et fonctionnelle ?

L'instabilité mécanique correspond à une laxité ligamentaire objectivable (perte des contraintes anatomiques). L'instabilité fonctionnelle traduit des déficits de proprioception, de contrôle neuromusculaire et postural, et de force, sans laxité augmentée. Dans le modèle de Hertel, les deux forment un continuum et la récidive survient surtout quand elles coexistent.

La rééducation proprioceptive est-elle efficace ?

Oui. Les revues systématiques montrent que le balance training et les exercices neuromusculaires améliorent l'équilibre dynamique et les scores fonctionnels (SEBT, CAIT, FAAM). L'association renforcement + travail de l'équilibre offre les meilleurs résultats ; aucun protocole unique ne s'impose comme supérieur.


Pour aller plus loin

Cet article a une visée informative et pédagogique à destination des professionnels. Il ne se substitue pas à un examen clinique individualisé ni à une prise en charge adaptée à chaque patient.

Affûter sa prise en charge de la cheville

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