Recherche neuropsy · Noé 9 min de lecture

Émerveillement (awe) en neuropsychologie : preuves, limites, pratique

L'émerveillement — awe dans la littérature anglophone — est une émotion déclenchée par un stimulus perçu comme vaste et que nos cadres mentaux existants n'absorbent pas d'emblée. Longtemps rangée du côté de l'esthétique et de la spiritualité, elle fait aujourd'hui l'objet d'une méta-analyse de 84 études, d'un essai randomisé contrôlé (RCT) chez le sujet âgé et de deux études préenregistrées chez l'enfant. Le 12 août 2026, une éclipse partielle visible depuis toute la France métropolitaine en a fourni un déclencheur grandeur nature, à ciel ouvert. L'occasion de regarder ce que ces travaux permettent réellement de conclure, et surtout ce qu'ils ne permettent pas.

Ce qu'on savait de l'émerveillement (awe) : le modèle du « petit soi »

Jusqu'au milieu des années 2010, l'émerveillement était surtout une hypothèse théorique élégante. Le modèle dominant, dit du « petit soi » (small self), postule que face à un stimulus vaste, l'attention se détourne des préoccupations centrées sur soi, ce qui libère des ressources pour l'orientation vers autrui. Ce mécanisme expliquerait pourquoi une émotion souvent déclenchée par des stimuli non sociaux (une montagne, un ciel, une éclipse) produit des effets sociaux.

Ce modèle a ensuite été discuté et raffiné. Perlin et Li ont proposé en 2020 de le relire à travers la notion d'ego tranquille, issue de la psychologie de la personnalité : l'awe n'interagit pas seulement avec le focus attentionnel, soulignent-ils, mais avec plusieurs couches de la construction du soi (Perlin & Li, 2020, Perspectives on Psychological Science).

Deux limites plombaient toutefois la littérature. D'abord, l'écrasante majorité des travaux reposait sur des inductions en laboratoire : images, vidéos, rappel autobiographique. Que ces dispositifs transposent quoi que ce soit au réel restait à démontrer. Ensuite, rien ne prouvait que les effets attribués à l'awe lui appartenaient en propre plutôt qu'à la catégorie « émotion positive » en général.

Ce que la recherche sur l'émerveillement (awe) montre vraiment

La réponse courte : les effets sont établis sur les émotions et le comportement, pas sur les critères cliniques. Le détail du comment mérite qu'on s'y arrête, parce que c'est exactement là que la vulgarisation dérape.

Côté méthode : 84 études, 17 801 participants, un RCT à contrôle actif

La méta-analyse. Pérez et collègues ont agrégé 84 études qui ont élicité l'awe expérimentalement et l'ont comparée à d'autres conditions : 487 tailles d'effet, 17 801 participants, avec estimation par variance robuste (Pérez et al., 2023, Cognition & Emotion). Le point important pour notre sujet : les auteurs ont testé l'efficacité des différentes méthodes d'induction, dont l'exposition naturaliste.

Le RCT. Sturm et collègues, à l'UCSF Memory and Aging Center, ont randomisé 60 participants de 60 à 90 ans entre un groupe « marche d'émerveillement » et un groupe « marche contrôle », pendant 8 semaines (Sturm et al., 2022, Emotion). Le protocole mérite d'être détaillé, parce qu'il est directement reproductible :

Au total, 87 % des participants recrutés ont pu être inclus dans les analyses, soit 52 personnes (24 dans le groupe émerveillement, 28 dans le groupe contrôle), d'âge médian 75 ans et 65 % de femmes. Ils ont produit 2 341 questionnaires quotidiens, 691 questionnaires de marche et 1 184 photographies.

Côté résultats : chez le senior, chez l'enfant, dans le cerveau

Dans le RCT, le groupe émerveillement a rapporté davantage d'awe pendant les marches, ainsi que davantage de joie et d'émotions positives prosociales pendant ces mêmes marches. Sur les photographies, son « petit soi » est allé croissant au fil du temps, tout comme l'intensité de son sourire au long de l'étude. Hors du contexte de la marche, il a rapporté une augmentation plus forte des émotions positives prosociales au quotidien et une diminution plus forte de la détresse quotidienne. Cette baisse mérite d'être décomposée, parce qu'elle est plus instructive que le résultat global. Elle porte sur la tristesse et la peur, et sur elles seules : sur la colère, l'anxiété et l'agacement, le groupe émerveillement n'a pas fait mieux que le groupe contrôle.

Chez l'enfant, Stamkou et collègues ont mené deux études préenregistrées (n = 159 et n = 353, 8-13 ans) où des extraits de films élicitaient l'awe, la joie ou un état neutre. Les enfants du groupe awe ont plus souvent consacré leur temps à une tâche coûteuse en effort (étude 1 seulement) et donné leurs gains expérimentaux (études 1 et 2) au bénéfice de réfugiés — donc au bénéfice d'un exogroupe. Ils présentaient en parallèle une arythmie sinusale respiratoire accrue, indice d'activation parasympathique associé à l'engagement social (Stamkou et al., 2023, Psychological Science).

Côté cerveau, Takano et Nomura ont montré en IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) que l'awe positive et l'awe de menace désactivent toutes deux le gyrus temporal moyen gauche, région critique pour l'appariement entre les schémas existants et les événements — ce qui donne un corrélat plausible à l'idée de « libération du schéma ». Elles divergent ensuite : l'awe positive augmente la connectivité avec le cortex cingulaire antérieur et postérieur et le gyrus supramarginal, l'awe de menace avec l'amygdale (Takano & Nomura, 2022, Emotion).

En clair : pourquoi le contrôle actif change tout

Contrôle actif : au lieu de comparer les marcheurs d'émerveillement à des gens qui ne font rien (liste d'attente), les auteurs les ont comparés à des gens qui marchent pareil, aussi longtemps, aussi souvent. Toute différence observée ne peut donc pas être mise sur le compte de « sortir marcher ». C'est ce qui sépare ici un résultat interprétable d'un résultat cosmétique.

Côté limites : un RCT négatif sur les critères cliniques

Trois réserves, et elles sont sérieuses.

Le RCT est négatif sur les critères cliniques. C'est la phrase que la vulgarisation grand public escamote : les mesures d'anxiété (GAD-7), de dépression (CES-D) et de satisfaction de vie (SWLS) réalisées avant et après l'intervention n'ont changé dans aucun des deux groupes, et les deux groupes n'ont pas différé dans l'ampleur de ce non-changement — respectivement t(49) = −1,39 ; p = 0,17 · t(49) = 0,47 ; p = 0,64 · t(49) = 0,04 ; p = 0,96. Les auteurs ne le cachent pas. Ce qui bouge, ce sont les émotions rapportées au jour le jour et des indices comportementaux ; ce qui ne bouge pas, ce sont les échelles cliniques. Un professionnel qui présenterait la marche d'émerveillement comme un traitement de l'anxiété ou de la dépression du sujet âgé irait contre la conclusion de sa propre source.

La spécificité du construit est contestée. Nelson-Coffey et collègues ont montré que les inductions d'awe prototypiques qu'ils ont testées — une sortie extravéhiculaire en réalité virtuelle et une vidéo de la Terre vue de l'espace — élicitent simultanément compassion, gratitude, amour et optimisme, et suggèrent que les bénéfices documentés relèvent peut-être plus largement des émotions d'auto-transcendance que de l'awe en propre (Nelson-Coffey et al., 2019, PLoS One).

La base neuro-anatomique est mince. L'étude de morphométrie qui associe l'awe dispositionnelle à un volume de matière grise moindre dans le cingulaire antérieur, le cingulaire moyen/postérieur et le gyrus temporal moyen porte sur 42 jeunes adultes et se présente elle-même comme la première du genre (Guan et al., 2018, Frontiers in Behavioral Neuroscience). C'est une piste, pas un acquis : à confirmer en réplication.

S'y ajoute une limite que les auteurs de la méta-analyse signalent eux-mêmes : la comparaison de l'awe à des états émotionnels négatifs et ses effets physiologiques restent tous deux limités par le faible nombre d'effets disponibles.

Ce que l'émerveillement change dans ta pratique : proposition, évaluation, vigilance

Une seule proposition est aujourd'hui étayée par un essai randomisé : la marche d'émerveillement, chez le senior autonome et cognitivement intact. Ce qui suit précise ce qu'on peut en faire, comment l'objectiver, et où s'arrête ce que les données autorisent.

Ce que tu peux proposer dès lundi. La marche d'émerveillement est gratuite, ne demande aucun matériel, aucune formation certifiante, et tient en une consigne de deux phrases. Chez un patient âgé autonome et sans trouble cognitif, c'est une proposition à coût nul et à risque quasi nul : 15 minutes, une fois par semaine, seul, dehors, en cherchant l'immensité et la nouveauté, et en changeant d'endroit. La photographie hebdomadaire n'est pas un gadget de recherche : elle donne au patient une trace et au praticien un support de reprise en séance.

Pour l'évaluation. Retiens que les effets démontrés sont dans le registre émotionnel et comportemental quotidien. Si tu veux les objectiver, mesure ce que l'étude a mesuré : des cotations émotionnelles rapprochées, pas une échelle d'anxiété en pré-post à huit semaines, qui n'a précisément rien montré.

Pour l'accompagnement. L'enjeu du lien social chez le sujet âgé n'a pas besoin d'être plaidé : l'isolement social figure parmi les facteurs de risque modifiables retenus par la Commission du Lancet sur la prévention de la démence (Livingston et al., 2024, The Lancet). L'intérêt propre du levier « émerveillement » est qu'il n'exige pas de partenaire social : la consigne est de marcher seul, et ce sont pourtant les émotions prosociales qui augmentent. Pour des patients isolés chez qui toute proposition de groupe échoue, c'est une porte d'entrée qui ne dépend de personne d'autre.

Chez l'enfant, les données de Stamkou posent en plus une question d'environnement : si l'awe augmente le comportement prosocial envers un exogroupe, alors les occasions d'émerveillement dans les lieux d'accueil ne sont pas de la décoration.

Vigilance — ce qu'il ne faut PAS faire de ces résultats.

Posture pro : ce qui change, ce qui ne change pas. Ce qui change, c'est qu'on dispose désormais d'un protocole non médicamenteux daté, randomisé, à contrôle actif, avec une consigne verbatim reproductible — donc autre chose qu'un conseil de bien-être. Ce qui ne change pas, c'est le niveau d'exigence : tant qu'aucun essai n'a été conduit en population clinique, l'émerveillement reste un complément de qualité de vie, jamais un substitut à une prise en charge.

Questions fréquentes sur l'émerveillement (awe) en neuropsychologie

Le RCT de Sturm est-il suffisant pour modifier ma pratique demain matin ?

Pour proposer une marche d'émerveillement à un senior autonome, oui : le rapport bénéfice-risque est favorable et l'intervention est gratuite. Pour l'inscrire dans un projet thérapeutique visant l'anxiété ou la dépression, non : ces critères n'ont pas bougé dans l'étude.

Quel niveau de preuve a l'émerveillement aujourd'hui ?

Solide sur l'existence d'effets émotionnels et comportementaux (méta-analyse de 84 études, 17 801 participants). Modeste sur l'efficacité en intervention (un RCT, 60 participants recrutés, une seule équipe). Préliminaire sur les corrélats cérébraux.

Est-ce que ça concerne les patients avec troubles neurocognitifs ?

Rien ne permet de l'affirmer. Les participants avaient été sélectionnés comme cognitivement intacts après bilan neuropsychologique et IRM. C'est une question ouverte, pas un résultat acquis.

Que faudrait-il pour que ça passe en recommandation clinique ?

Une réplication indépendante de l'effet, un essai en population clinique, et des critères de jugement cliniques positifs — les trois manquent aujourd'hui.


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