Un moment d’échange simple et précieux avec les équipes.
Et puis, presque naturellement, une question est arrivée sur la table :
« Comment faut-il réagir, concrètement, quand un enfant mord un autre enfant ? »
Dire « je ne sais pas » : un acte professionnel
Cen’est pas ma spécialité.
Je l’ai dit sans détour : je ne sais pas.
Je n’ai jamais eu honte de cette phrase.
C’est même le premier message que je transmets à mes stagiaires.
La recherche récente est très claire : reconnaître ses limites favorise la sécurité psychologique des équipes, améliore la qualité des échanges et soutient des décisions plus ajustées (Edmondson & Lei, 2014).
Mes patients, au fil des années, m’ont souvent remerciée pour cela.
Parce que dire « je ne sais pas » n’arrête pas la réflexion.
Ça l’ouvre.
Morsures en crèche : un comportement fréquent et développemental
Les équipes m’expliquent que les morsures sont fréquentes. Et là encore, les données confirment pleinement leur vécu.
Les recherches montrent que les morsures surviennent principalement entre 13 et 36 mois, avec un pic autour de 2 ans. Les comportements physiquement agressifs comme frapper, donner des coups de pied et pousser émergent pendant la petite enfance et ont des fonctions développementales adaptatives. Ces comportements sont fortement associés à l’immaturité du langage et à la régulation émotionnelle encore en construction. Le langage expressif est particulièrement important car il améliore la capacité de l’enfant à nommer son état actuel et à le modifier en fonction d’un contexte spécifique.
Il est important de noter que les enfants peuvent aussi mordre pour des raisons sensorielles, pour explorer leur environnement ou répondre à des besoins qui ne sont pas toujours émotionnels.
Autrement dit : ce n’est ni rare, ni anormal. Mais la réponse de l’adulte est déterminante.
Ce que disent les données sur la réaction adulte
Les travaux récents en psychologie développementale et en neurosciences affectives convergent sur plusieurs points clés : une intervention immédiate, contenante et calme, la protection prioritaire de l’enfant mordu sans dramatisation, une verbalisation simple, ferme et cohérente, l’absence d’étiquetage de l’enfant mordeur, et le refus des réponses punitives ou humiliantes.
La méta-analyse de Gershoff et Grogan-Kaylor portant sur 160 927 enfants montre que les punitions corporelles sont significativement associées à 13 des 17 résultats examinés, tous dans le sens de résultats néfastes. Plus les enfants sont punis corporellement, plus ils sont susceptibles de défier leurs parents et de présenter des comportements antisociaux accrus, de l’agressivité, des problèmes de santé mentale et des difficultés cognitives.
La communication avec les familles est également essentielle dans la gestion des situations de morsure, afin d’assurer cohérence et continuité entre la maison et la structure d’accueil.
Ce sont des compétences professionnelles. Et elles s’apprennent.
Repères concrets pour le terrain
Parce que la théorie ne suffit pas, voici quelques repères pratiques issus des recommandations actuelles :
Phrases-types à utiliser :
- « Je ne te laisse pas mordre. Mordre fait mal. »
- « Regarde, il pleure. Il a mal. »
- « Je vois que tu es en colère / fatigué / frustré. »
- « Si tu as besoin d’aide, montre-moi ou dis-le avec des mots. »
Stratégies préventives
- Le shadowing (suivre de près l’enfant qui mord fréquemment) pour anticiper et intervenir avant l’acte
- Proposer des objets sensoriels à mordiller (anneaux de dentition, textiles adaptés)
- Observer les moments critiques : fatigue, transitions, conflits pour un jouet
- Utiliser une grille d’observation ABC (Antecedent-Behavior-Consequence) pour identifier les déclencheurs
Intervention sur le moment
- Séparer immédiatement et calmement les enfants
- Consoler d’abord l’enfant mordu
- Accompagner l’enfant mordeur sans le stigmatiser
- Nommer l’émotion et proposer une alternative
- Ne jamais mordre l’enfant en retour (certains parents suggèrent encore cette pratique inefficace et contre-productive)
Le vrai décalage : formation institutionnelle vs réalité quotidienne
En poursuivant l’échange, les équipes décrivent leurs formations : beaucoup de théorie, peu de situations concrètes, des formations choisies pour répondre à des obligations, souvent en grand nombre.
Ce décalage est largement documenté. La méta-analyse de Blume et collaborateurs portant sur le transfert de formation montre que les formations peu contextualisées ont un impact limité sur les pratiques réelles, en particulier dans les métiers relationnels.
À l’inverse, les formations basées sur des situations réelles, l’analyse de pratiques et la simulation ou le jeu de rôle montrent une meilleure transférabilité sur le terrain.
Et pourtant, en France, le cadre existe.
Depuis 2021, la Charte nationale pour l’accueil du jeune enfant établit les principes applicables à tous les modes d’accueil. Elle énonce dix principes favorables au développement et à l’épanouissement de l’enfant, avec une obligation pour chaque structure d’expliquer comment elle les met en œuvre dans son projet d’établissement.
Plus récemment, en juillet 2025, le Référentiel national de qualité de l’accueil du jeune enfant a été publié. Ce document structuré en trois parties (relation au jeune enfant, relation aux parents, qualité organisationnelle) propose des pratiques concrètes et précises pour orienter la qualité de l’accueil. Il aborde des thématiques essentielles comme la familiarisation, les émotions de l’enfant, le langage, la communication avec les parents ou encore la prévention de la maltraitance.
Le cadre théorique est là. Mais qu’en est-il de son appropriation sur le terrain ?
Un cadre français clair… encore peu approprié
La Charte nationale pour l’accueil du jeune enfant (2021) et le
Référentiel national de qualité de l’accueil du jeune enfant (2025)
posent des repères solides : émotions, langage, familiarisation,
communication avec les parents, prévention de la maltraitance.
Le cadre existe. La question reste celle de son appropriation concrète sur le terrain.
Former autrement pour soutenir durablement les équipes
Les professionnels de la petite enfance font face, chaque jour, à des situations répétées, émotionnellement engageantes, à forts enjeux relationnels (enfants, parents, équipe).
Ce sont précisément ces situations qui devraient être au cœur des formations : analyse de situations vécues, espaces sécurisés pour penser les pratiques, outils directement mobilisables au quotidien, formations à taille humaine, ancrées dans le réel.
Les données montrent des effets positifs sur l’autorégulation émotionnelle
et la diminution du stress lorsque ces approches sont mises en place
(Eisenberg et al., 2010 ; Zero to Three, 2016).
Trois questions pour évaluer la qualité de vos formations
Avant de vous inscrire à une formation, ou si vous pilotez les formations de votre équipe, posez-vous ces questions :
- La formation part-elle de situations concrètes que je rencontre au quotidien ?
- Si oui : vous aurez des outils directement transférables.
- Si non : attention au risque de décalage théorie/pratique.
- Y a-t-il un espace prévu pour analyser mes propres pratiques avec d’autres professionnels ?
- Si oui : vous pourrez confronter vos expériences et co-construire des solutions.
- Si non : vous risquez de rester seul face à vos questions.
- La formation propose-t-elle des mises en situation, des jeux de rôle, ou des cas pratiques ?
- Si oui : vous pourrez expérimenter en sécurité avant de le faire sur le terrain.
- Si non : le transfert dans votre pratique quotidienne sera plus difficile.
Ces trois critères, validés par la recherche sur le transfert de formation, font la différence entre une formation qui « fait du bien » et une formation qui transforme réellement les pratiques.



