Cinq personnes. Cinq histoires différentes. Et pourtant : le même symptôme central — ne plus pouvoir conduire — avec les mêmes questions sans réponse, la même honte de « craquer au volant », la même fatigue de ne pas être compris. Ce qui change, c'est l'entrée clinique. Et c'est précisément cette nuance qui permet d'agir.

Ce document s'adresse aux professionnels de santé : kinésithérapeutes, orthoptistes, ORL, médecins généralistes, neuropsychologues. Il est partagé sur Instagram et LinkedIn pour que ces cliniciens puissent identifier ce motif, comprendre ses entrées possibles, et orienter efficacement — sans errer entre silos.

Mention importante — Outil d'aide et d'orientation clinique

MonRepère by MonRFS est un outil d'aide à l'orientation clinique, conçu pour les professionnels de santé et les patients informés. Il ne constitue pas un dispositif médical au sens réglementaire, ne remplace pas un examen clinique ni un avis médical individualisé. Les exercices proposés sont des orientations pédagogiques — leur application relève du jugement clinique du thérapeute. En cas de signes d'alerte, orientez vers une consultation médicale urgente.

« Je tangue en voiture, surtout sur autoroute. La route se dérobe, j'ai peur de dévier. »

Ce motif de consultation revient souvent depuis la pandémie. Il n'a pas encore de case officielle, mais correspond cliniquement au MVDS — Motorist's Vestibular Disorientation Syndrome (Page & Gresty, 1985), et/ou à une forme de visual vertigo dans le cadre d'un PPPD ou d'une dysautonomie post-COVID. Ces tableaux sont bien documentés, même si la littérature reste majoritairement constituée de séries de cas et de consensus d'experts — peu d'essais contrôlés randomisés spécifiques à la conduite existent à ce jour.

Le piège ? Chaque filière voit son morceau et le patient s'étire entre silos. Ce qui rend ce symptôme si isolant : il empêche de conduire — emmener les enfants, aller travailler, garder son autonomie. Et les signes sont si mixtes — visuels, respiratoires, autonomes, émotionnels — que personne ne comprend d'où ça vient. Ni le patient. Ni souvent les soignants.

01 — Cinq voix, une même errance

« Conduire, c'est emmener ses enfants à l'école, aller travailler, garder son autonomie. Perdre cette capacité par peur de blesser ceux qu'on aime — c'est une des souffrances les plus silencieuses et les moins comprises que j'ai rencontrées en cabinet. »
Arnaud Fournier — kinésithérapeute & co-fondateur MonRFS

Nadia — 36 ans
« Dès que je prends l'autoroute, j'ai l'impression d'être ivre. On a dit « anxiété ». Mais mon corps ne suivait plus. »

Lecture clinique : Surcharge visuelle + instabilité visuo-vestibulaire (visual vertigo). Le défilement des lignes crée un conflit sensoriel — pas de l'anxiété.

Prise en charge proposée : Cibles fixes + expositions graduées (couloir → parking → rocade). Respiration nasale lente 3–6 cycles/min avant de démarrer.

Laura — 28 ans — post-COVID
« Ce n'est pas « juste » des vertiges. C'est du brouillard. Je dérive visuellement. Et je ne sais pas d'où ça vient. »

Lecture clinique : Migraine vestibulaire / PPPD + photophobie. Lumière diffuse ou phares qui brouillent tout. Possible composante dysautonomique post-COVID.

Prise en charge proposée : Optocinétique dosée, orthoptie (convergence & périphérie), lunettes enveloppantes, exposition graduée.

Sandra — 42 ans — post-COVID, 3 enfants
« Les lignes blanches me donnent le tournis. Je m'épuise à forcer ma vision centrale. Et personne ne comprend pourquoi je ne peux plus emmener mes enfants à l'école. »

Lecture clinique : Dominance visuelle + intolérance au flux optocinétique + désrégulation autonome. L'épuisement vient de la sur-compensation.

Prise en charge proposée : Programme supervisé (cibles fixes courtes), orthoptie (poursuite/rupture d'hyper-focalisation), respiration 4-4-6, pacing.

Aymeric — 50 ans — post-COVID
« C'est comme conduire dans du coton. Vision en tunnel, je ne vois plus la voie de droite. Et mon souffle part seul. »

Lecture clinique : Hyperventilation chronique (stress majeur + post-COVID) + probable conflit visuo-vestibulaire. La vision en tunnel = signal d'hyperventilation.

Prise en charge proposée : Hypoventilation contrôlée 3–6 cycles/min par le nez, pacing, stimulation visuelle progressive.

Arnaud Fournier — Kinésithérapeute & co-fondateur MonRFS — témoignage personnel
« Un jour, j'ai eu la sensation de flotter hors de mon corps en conduisant. Bilan normal. Plus tard : déséquilibre autonome sous stress et hyper-vigilance visuelle. »

Les jours blancs ou nuageux déclenchent une photophobie — sensibilité douloureuse, flashs, vertiges. Stress et fatigue ajoutent picotements dans les mains, sueurs, perte de force. À plus de 100 km/h en pénombre, les phares amplifient tout : hyperventilation, fatigue de fin de crise. Et ce retard d'accommodation — quelques secondes pour faire le point en passant d'un objet proche à un objet loin. Difficile à expliquer en cabinet quand « tout va bien ».

Lecture clinique : Dominance visuelle (photophobie, retard d'accommodation, flashs) + hypervigilance autonome (HV, café, stress) + possible déséquilibre orthoptique. Tableau mixte visuel-autonome. Journées blanches = déclencheur clé.

Prise en charge proposée : Orthoptie (accommodation, périphérie), comprendre ses prodromes (photophobie = signal précoce), larmes artificielles avant trajet, réduire écrans et café, respiration 4-4-6, TCC courte si hypervigilance installée.

Ce que ces cinq histoires ont en commun

La honte. La solitude. L'errance entre spécialistes qui voient chacun leur morceau. Et cette question qui revient : « Est-ce que j'exagère ? » Non. Le symptôme est réel, documenté, multi-systémique. Ce qui manquait, c'était la carte pour le traverser.

02 — Ce que dit la science — sans jargon

Cinq mécanismes distincts. Souvent mélangés. Parfois tous présents en même temps. Les comprendre permet de ne pas fermer trop vite le diagnostic et d'orienter vers la bonne filière.

Niveau de preuve — à garder en tête

La littérature sur le MVDS et le syndrome de l'autoroute est majoritairement composée de séries de cas et de consensus d'experts. Peu d'essais contrôlés randomisés (RCTs) sont disponibles sur la conduite spécifiquement. Cela ne remet pas en cause la réalité clinique des symptômes — cela invite simplement à formuler les orientations avec cette nuance.

PPPD — Vertige fonctionnel chronique (CIM-11 : AB32.0)

Aggravé par posture debout, mouvements et environnements visuels complexes (routes rapides, tunnels). Souvent post-événement déclencheur : infection, migraine, choc émotionnel. Le cerveau reste en « mode alerte » alors que le danger initial est passé. PEC : rééducation vestibulaire + TCC + éducation thérapeutique. [Staab 2023, Barany Society 2017]

MVDS — Motorist's Vestibular Disorientation Syndrome

Désorientation spécifique en voiture : virages, ponts, tunnels, vitesse soutenue. Recoupe souvent PPPD et visual vertigo. Reconnu depuis Page & Gresty (1985). Référence principale : Bronstein 2020 (Visual Vertigo, Motion Sickness, and Disorientation in Vehicles). [Pawar 2023, Ainsworth 2023]

Hypersensibilité au flux visuel — Visual vertigo

Conflit vision–vestibule quand l'environnement défile vite (lignes blanches, trafic). Vision centrale sur-recrutée, périphérie sous-utilisée. L'exposition contrôlée et progressive désensibilise. [Bronstein 2020, Pavlou RCT 2013]

Migraine vestibulaire & photophobie

La migraine peut toucher le système vestibulaire sans céphalée. Vertiges, photophobie, brouillard visuel déclenchés par la lumière ou le mouvement. Les jours blancs (lumière diffuse sans contraste) sont souvent les pires.

Hyperventilation & dysautonomie — Nijmegen

Hypocapnie (CO₂ trop bas) → vasoconstriction → flottement, brouillard, picotements, vision en tunnel. Le score de Nijmegen (> 23) identifie un pattern respiratoire dysfonctionnel. Post-COVID, la dysautonomie (POTS) amplifie tout. [van Dixhoorn, Gardner 2016]

Penser aussi aux troubles binoculaires (Vertical Heterophoria / BVD)

La Vertical Heterophoria peut mimer exactement les symptômes en conduite : vision en tunnel, dérive latérale, fatigue visuelle rapide. À rechercher en orthoptie (test de Maddox, prisme d'essai). À évoquer si la composante visuelle domine sans réponse aux autres approches.

Le point clé à retenir

Ces mécanismes ne s'excluent pas. Ils se superposent, se renforcent, et varient selon le moment de la journée, le niveau de stress, la qualité du sommeil. C'est pour ça que l'arbre décisionnel qui suit ne cherche pas à « trancher » — il cherche à identifier la porte d'entrée la plus utile pour commencer à agir.

03 — Arbre décisionnel — Sortir de l'errance

Motif d'entrée : « Sur autoroute, je flotte / je tangue / je ne tiens plus la voie. »

L'arbre ne cherche pas à tout résoudre d'un coup. Il cherche à sécuriser d'abord, puis à identifier la porte d'entrée prioritaire — sans fermer les autres trop tôt.

A. Drapeaux rouges — Orienter en urgence

Ces signes imposent une orientation neurologique ou ORL urgente avant tout autre bilan :

  • Déficit neurologique aigu (paralysie, troubles de la parole, confusion)
  • Syndrome cérébelleux (ataxie, nystagmus vertical, chutes)
  • Céphalée brutale « en coup de tonnerre »
  • Diplopie, trouble de déglutition, perte auditive soudaine unilatérale
  • Aphasie (ce ne sont pas les bons mots qui sortent)
  • Vomissements en jets incontrôlés lors d'un premier épisode

→ En l'absence de ces signes, l'orientation peut être progressive et pluridisciplinaire.

B. Dépistages simples au cabinet

Piste visuelle / PPPD / Visual vertigo

Piste respiratoire — Score de Nijmegen

Piste autonome — post-COVID / stress

C. Orientation « ouverte » — Ne pas trancher trop vite

Chaque filière voit une pièce du puzzle. Le patient a besoin qu'elles se parlent.

ORL / Kiné vestibulaire

Orthoptie

Kinésithérapie respiratoire — si Nijmegen > 23

Neuropsy / TCC

La phrase à dire au patient : « Votre cerveau recale ses capteurs. On va l'aider, pas à pas. »

04 — Fiches exercices — Agir par filière

Règle d'or — Dose · Repos · Sens

Arrêtez-vous avant la dérive. Validez l'effet (2–3 min). Reprenez plus tard. N'augmentez qu'une variable à la fois. Un exercice bien fait à 60% vaut mieux qu'un exercice forcé qui déclenche trois jours de malaise.

PRIORITÉ RESPIRATOIRE — Si Nijmegen > 23 ou composante respi dominante

Commencer par la rééducation respiratoire AVANT les exercices vestibulaires. Un patient hyperventilateur chronique ne pourra pas progresser en rééducation vestibulaire tant que le pattern respiratoire n'est pas stabilisé. Valider le score Nijmegen en début de prise en charge.

C — Rééducation respiratoire / régulation autonome (EN PREMIER si Nijmegen > 23)

Score Nijmegen — rappel des 16 items : étourdissement, fourmillements, douleurs thoraciques, difficultés à respirer, tensions cervicales, vision trouble, état confus, bouche sèche, froid aux mains, crispation du visage, difficulté à inspirer, palpitations, anxiété, soupirs, crampes, lèvres engourdie, estomac tendu. Score > 23 = pattern dysfonctionnel probable.

A — Rééducation vestibulaire

B — Rééducation visuelle (orthoptie)

D — Exposition graduée à la conduite

Quand arrêter et consulter ?

  • Nausée ou malaise persistant > 10–15 min après l'exercice
  • Vision double, céphalée inhabituelle, chute
  • Palpitations ou étourdissements marqués non habituels

→ Contactez votre soignant si ces signes apparaissent.

05 — Message aux soignants & aux patients

Aux cliniciens

Laissez l'arbre ouvert quelques semaines. Ce motif n'appartient à personne. Il réclame coordination et langage commun entre kinés, orthoptistes, neuropsychologues, kiné respi.

Si Nijmegen > 23 : commencer par la respiration avant les exercices vestibulaires.

« Votre cerveau recale ses capteurs ; on va l'aider, pas à pas. »

Aux patients

Votre précision — quand, où, ce qui déclenche, ce qui apaise — guide le soin. Ce n'est pas dans votre tête. C'est dans les capteurs (vision–vestibule–souffle–autonome) qu'on resynchronise.

Petit, régulier, accompagné.

06 — Ressources patients

07 — Références scientifiques

Voir les 13 références
  1. Staab JP. PPPD (2023) — PubMed 37775196
  2. Barany Society. Critères diagnostiques PPPD (2017) — PMC 9249299
  3. Tramontano M et al. PPPD and visual dependence (2025) — [remplace Madrigal 2024]
  4. Trinidade A, Goebel JA. PPPD review (2023) — Otol Neurotol
  5. Bronstein AM. Visual Vertigo, Motion Sickness, and Disorientation in Vehicles (2020) — Référence principale MVDS/conduite
  6. Page NG, Gresty MA. Motorist's vestibular disorientation syndrome (1985) — J Neurol Neurosurg Psychiatry
  7. Pawar V. MVDS (2023, OA) — PMC 10219264
  8. Ainsworth C. Motorist Disorientation Syndrome (2023, OA) — PMC 10578239
  9. van Dixhoorn J. Nijmegen / hyperventilation — PMC 5005127
  10. Gardner WN. The pathophysiology of hyperventilation disorders (2016) — PMC 5005127
  11. Tavee J. Brain fog & POTS post-COVID (2024) — PubMed 39154907
  12. Bryarly M. Dysautonomie post-COVID (Neurology 2023)
  13. Pavlou M. RCT optocinétique VR / visual vertigo (2013) — Neurorehabil Neural Repair

Corrections appliquées (V3 vs V2)

Remplacement Madrigal 2024 (PMC 11193666, non retrouvé) → Tramontano 2025 + Trinidade & Goebel 2023. Ajout Bronstein 2020 comme référence principale pour le lien conduite/MVDS. Ajout mention BVD. Clarification niveau de preuve (case-series dominants).

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